Archive pour le 7 octobre, 2009

Kaléïdoscope

7 octobre, 2009

Quand on écrit beaucoup, les phrases nous poursuivent longtemps. En interviews, souvent, je repense aux personnes que je rencontre bien après que je les aies quittées.
Comme je revis chaque soir les événements de ma journée.
Celle-ci a été remplie…
Beaucoup d’écrits… je mets en mots les interviews de ces derniers jours. Je revois les visages, les regards, je réentends les phrases, je revis les moments d’émotions, les rires…
Je revois ce monsieur me parler de la mort de son père, décédé en 1971 dans un accident, dans la mine de sel. Lui-même est proche de l’âge de la retraite, mais a toujours le regard voilé lorsqu’il aborde le sujet. De ma réaction dépendait la suite de l’entretien. Je l’ai perçu clairement. Je n’ai pas dû me forcer à l’empathie. Ce qui est passé entre nous a permis une suite de conversation en confiance…

Un ami me parle d’Alain, qu’il connaît également, me dit qu’il est inhumain. Il y a donc des êtres humains et des êtres inhumains? Oui, semble-t-il. Il me l’a magistralement prouvé…

Avec une connaissance géographiquement lointaine, je mesure la difficulté de se comprendre lorsque l’on ne dispose que du dialogue écrit.
Je vis tellement imprégnée de la subtilité de la langue que je pèse chaque mot que j’écris comme ceux que je reçois. Pas toujours simple…
Et pourtant, il reste. Etonnant…

En fin de journée, je sors ma chienne près de la rivière. Et là, moment superbe: une pluie de feuilles mortes se libère des arbres. Il y en a partout qui tombent doucement, très doucement… L’espace de quelques secondes, c’est complètement magique. Si beau que même Scotty semble fascinée, elle qui aurait tendance à préférer s’intéresser aux sauterelles.
En écoutant le bruit de l’eau et en regardant ces feuilles voleter sur fond de paysage de montagne, je pense aux Hommes-Taupes.
Je ne pourrais pas faire ce qu’ils font. Je les trouve courageux ou différents.
Vivre sans voir le jour, dans la nuit, ce doit être très dur…
Mais je pense aussi à ceux qui vivent dans les secteurs de l’usine où il faut évaporer et épurer le sel.
Les conditions de travail ne sont pas faciles là non plus.
Aujourd’hui, je mets des visages sur ceux grâce auxquels il y a du sel sur les tables des familles du canton de Vaud.

Ce soir, j’attends la pluie. Je ne l’ai pas vue souvent depuis que je suis ici. En Bretagne non plus, d’ailleurs!
Là-bas, mon Triangle d’Or me dit qu’il fait mauvais. Ce qui équivaut pour moi à l’inverse puisque j’adore la pluie, le vent, l’orage.
Aurore craint que mon avion ne soit pris dans le gros temps. Je la rassure.
En principe, les pilotes ne partent pas avec dans l’idée d’être les GO (Gentils Organisateurs, Club Méditerranée dixit) d’un suicide collectif!
A moins de tomber sur un spécimen vraiment très dépressif.
Pluie ou pas pluie, je ne manquerai cet avion sous aucun prétexte.
Et si, par bonheur, le temps est « mauvais » dans ma Terre de Sel, je serai d’autant plus heureuse d’aller voir la mer de plus près avec l’ami de mon bon géant.

Demain, j’ai encore plusieurs portraits à écrire…
Et le soir, je crois que je vais vivre un intense moment d’émotion.
Mais c’est une autre histoire…

Martine Bernier

Les Hommes-Taupes

7 octobre, 2009

Ma vie m’entraîne en ce moment à la Saline et aux Mines de Sel de Bex, en Suisse, où j’ai la chance de rencontrer individuellement chacun des employés.

Lundi, pour la première fois, j’ai pu passer du temps avec les hommes qui travaillent dans la mine, parmi lesquels les trois derniers mineurs de Suisse, me dit-on.
Je devrais dire cinq: deux mécaniciens oeuvrent eux aussi dans la mine et se consacrent à la maintenance si difficile des installations.

Je connais les mines de sel, royaume mystérieux situé à 400 mètres sous la montagne.
Les touristes y accèdent par un petit train et débouchent dans un univers souterrain très particulier.
Hors des salles bien éclairées réservées à la partie musée, s’étendent des kilomètres de galeries, le plus souvent plongées dans le noir.
Le domaine réservé des mineurs.
Environ une fois par an, ils procèdent à un sondage qui dure huit mois.
Ils extraient des « carottes » du sol, qu’il vont chercher jusqu’à 800 mètres de profondeur.
Tous m’ont dit: « Quand on trouve du sel, c’est l’explosion de bonheur! »
Je les imagine…

De l’eau douce est injectée dans ces forages puis repompées sous forme de saumure ensuite transportée à la saline pour en extraire le sel.

La vie de ces hommes-taupes est impressionnante.
Ils vivent dans la mine de 6 heures à 15 heures, chaque jour de la semaine, sans en sortir.
En hiver, ils ne profitent de la lumière du jour que très peu de temps.
Leur métier est salissant, dur. Ils vivent constamment dans la semi-obscurité, le sel et l’eau.

Monde vivant, la mine évolue constamment. En raison de la présence du sel, le matériel installé subit la corrosion a une vitesse folle.
Des petits ou gros, voir très gros morceaux de roche tombent régulièrement des plafonds et des murs (à noter que la partie visiteurs est sévèrement contrôlée).

Et le grisou, ce gaz métane qui fait frémir, existe là-bas comme dans toutes les mines du monde.
En 350 ans d’exploitation, il a tué, blessé.
Tapi dans les galeries du 11e étage, il y dort sans que plus personne ne s’aventure dans ces lieux.

La sécurité a fait d’énormes progrès au cours de ces dernières années. Les mineurs disposent de détecteurs fixes, dans les salles, et d’autres, mobiles, qu’ils prennent avec eux chaque jour.
Une alarme se déclenche dès que l’atmosphère devient suspecte. L’orage, semble-t-il, peut provoquer des poches de grisou importantes. Mais les hommes ne sont jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Même en forant, ils peuvent libérer le gaz qui peut alors faire refouler l’eau du forage avec une force saisissante.

La nuit, les hommes ont instauré un système de permanence. A tour de rôle, ils peuvent être appelés si les appareils électroniques détectent une panne, une fuite ou un problème quelconque.
Tous m’ont expliqué que, s’ils doivent intervenir ainsi, de nuit, ils prennent des mesures particulières.
Comme la personne de piquet se déplace seule, elle téléphone à l’un de ses collègues pour l’informer qu’elle entre dans la mine, puis le rappelle toutes les heures jusqu’à sa sortie.
Il peut lui arriver n’importe quoi, une chute ou un accident quelconque, il faut au moins que quelqu’un soit prévenu…

Ensuite, le mineur prend sa voiture et se rend sur le site de la mine, au Bouillet.
Tous m’ont dit que c’est ce qui les impressionne le plus.
Le site n’est pas éclairé la nuit, et est très impressionnant, en bordure de forêt et de montagne.
Une fois sur place, il sort le train et s’engage dans les galeries.
Entrer de nuit dans un univers pareil… la seule pensée me donne froid dans le dos.
Eux pas.
Lorsqu’ils entrent dans la mine, même seuls de nuit, ils sont chez eux.
Il y règne une température constante de 18 degrés.
Là-bas, ils retrouvent leurs automatismes, et s’attellent à la tâche.

Tous affirment qu’ils ne pourraient plus travailler ailleurs, qu’ils sont fiers d’être mineurs, fiers de s’inscrire dans ces dynasties professionnelles qui les ont précédés.
Il faut dire que, parmi les générations de premiers mineurs figuraient des héros.
Pour creuser chaque marche au marteau et à la cisette dans le noir, il fallait être héroïque.
Des héros discrets, qui estimaient sans doute être là pour gagner leur pain, et ne rien faire d’extraordinaire…

Aujourd’hui encore, plusieurs membres de mêmes familles travaillent à la mine comme à la saline.
Parmi les trois mineurs de sel, deux sont pères et fils.

Lorsqu’ils sont seuls dans la mine, tous me parlent des bruits étranges qu’ils entendent alors qu’il n’y a personne.
La mine respire, vit sa vie…
Ou alors, est-ce le Frelaton, dont ils parlent en souriant à peine, ce « vieil homme de la mine », ce fantôme qui se manifeste lorsqu’il est dérangé?
Mystère…

Martine Bernier

http://www.mines.ch/