Archive pour octobre, 2009

Les Hommes-Taupes

7 octobre, 2009

Ma vie m’entraîne en ce moment à la Saline et aux Mines de Sel de Bex, en Suisse, où j’ai la chance de rencontrer individuellement chacun des employés.

Lundi, pour la première fois, j’ai pu passer du temps avec les hommes qui travaillent dans la mine, parmi lesquels les trois derniers mineurs de Suisse, me dit-on.
Je devrais dire cinq: deux mécaniciens oeuvrent eux aussi dans la mine et se consacrent à la maintenance si difficile des installations.

Je connais les mines de sel, royaume mystérieux situé à 400 mètres sous la montagne.
Les touristes y accèdent par un petit train et débouchent dans un univers souterrain très particulier.
Hors des salles bien éclairées réservées à la partie musée, s’étendent des kilomètres de galeries, le plus souvent plongées dans le noir.
Le domaine réservé des mineurs.
Environ une fois par an, ils procèdent à un sondage qui dure huit mois.
Ils extraient des « carottes » du sol, qu’il vont chercher jusqu’à 800 mètres de profondeur.
Tous m’ont dit: « Quand on trouve du sel, c’est l’explosion de bonheur! »
Je les imagine…

De l’eau douce est injectée dans ces forages puis repompées sous forme de saumure ensuite transportée à la saline pour en extraire le sel.

La vie de ces hommes-taupes est impressionnante.
Ils vivent dans la mine de 6 heures à 15 heures, chaque jour de la semaine, sans en sortir.
En hiver, ils ne profitent de la lumière du jour que très peu de temps.
Leur métier est salissant, dur. Ils vivent constamment dans la semi-obscurité, le sel et l’eau.

Monde vivant, la mine évolue constamment. En raison de la présence du sel, le matériel installé subit la corrosion a une vitesse folle.
Des petits ou gros, voir très gros morceaux de roche tombent régulièrement des plafonds et des murs (à noter que la partie visiteurs est sévèrement contrôlée).

Et le grisou, ce gaz métane qui fait frémir, existe là-bas comme dans toutes les mines du monde.
En 350 ans d’exploitation, il a tué, blessé.
Tapi dans les galeries du 11e étage, il y dort sans que plus personne ne s’aventure dans ces lieux.

La sécurité a fait d’énormes progrès au cours de ces dernières années. Les mineurs disposent de détecteurs fixes, dans les salles, et d’autres, mobiles, qu’ils prennent avec eux chaque jour.
Une alarme se déclenche dès que l’atmosphère devient suspecte. L’orage, semble-t-il, peut provoquer des poches de grisou importantes. Mais les hommes ne sont jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Même en forant, ils peuvent libérer le gaz qui peut alors faire refouler l’eau du forage avec une force saisissante.

La nuit, les hommes ont instauré un système de permanence. A tour de rôle, ils peuvent être appelés si les appareils électroniques détectent une panne, une fuite ou un problème quelconque.
Tous m’ont expliqué que, s’ils doivent intervenir ainsi, de nuit, ils prennent des mesures particulières.
Comme la personne de piquet se déplace seule, elle téléphone à l’un de ses collègues pour l’informer qu’elle entre dans la mine, puis le rappelle toutes les heures jusqu’à sa sortie.
Il peut lui arriver n’importe quoi, une chute ou un accident quelconque, il faut au moins que quelqu’un soit prévenu…

Ensuite, le mineur prend sa voiture et se rend sur le site de la mine, au Bouillet.
Tous m’ont dit que c’est ce qui les impressionne le plus.
Le site n’est pas éclairé la nuit, et est très impressionnant, en bordure de forêt et de montagne.
Une fois sur place, il sort le train et s’engage dans les galeries.
Entrer de nuit dans un univers pareil… la seule pensée me donne froid dans le dos.
Eux pas.
Lorsqu’ils entrent dans la mine, même seuls de nuit, ils sont chez eux.
Il y règne une température constante de 18 degrés.
Là-bas, ils retrouvent leurs automatismes, et s’attellent à la tâche.

Tous affirment qu’ils ne pourraient plus travailler ailleurs, qu’ils sont fiers d’être mineurs, fiers de s’inscrire dans ces dynasties professionnelles qui les ont précédés.
Il faut dire que, parmi les générations de premiers mineurs figuraient des héros.
Pour creuser chaque marche au marteau et à la cisette dans le noir, il fallait être héroïque.
Des héros discrets, qui estimaient sans doute être là pour gagner leur pain, et ne rien faire d’extraordinaire…

Aujourd’hui encore, plusieurs membres de mêmes familles travaillent à la mine comme à la saline.
Parmi les trois mineurs de sel, deux sont pères et fils.

Lorsqu’ils sont seuls dans la mine, tous me parlent des bruits étranges qu’ils entendent alors qu’il n’y a personne.
La mine respire, vit sa vie…
Ou alors, est-ce le Frelaton, dont ils parlent en souriant à peine, ce « vieil homme de la mine », ce fantôme qui se manifeste lorsqu’il est dérangé?
Mystère…

Martine Bernier

http://www.mines.ch/

Les cousins

5 octobre, 2009

Ce soir, j’ai revu mon bon géant et sa tendre moitié sur Skype. Il est rentré d’emblée dans le vif du sujet:

- Tu sais ce que c’est, les cousins?
- Les cousins… ta famille?
- Non, non, les cousins…
- Les cousins… le groupe de rock d’il y a très longtemps?
- Non! Les cousins, tu sais? Les insectes.
- Ces moustiques que l’on trouve sur la surface de l’eau? Ah non, ça, ce sont les demoiselles…
- Il faut que tu me fasses une recherche sur les cousins! Tu sais, ces grands insectes qui volent et qui ne piquent pas…

Beurk. Qu’ils piquent ou ne piquent pas, je n’aime pas les insectes.

- Oui, je vois.. Je n’aime pas du tout. Pourquoi?
- Parce que nous en sommes envahis ici, en ce moment. Quand j’ai ouvert la porte du garage, il y en a eu une nuée qui s’est précipitée à l’intérieur.

Voilà voilà.
Mon bon géant, sachant que j’arrive la semaine prochaine, préfère me préparer moralement à ce qui m’attend.
Après les araignées body buildées et les troupeaux d’escargots en furie, nous voici au chapitre des cohortes de cousins vrombissants .

- Heu… tu passeras un grand coup d’insecticide avant mon arrivée?
- Non non, tu ne dois pas avoir peur, ils ne font rien…
- Oui, mais tu me connais… sois gentil, prévois un génocide avant que je n’arrive! Un tout petit…

Croyez-moi si vous le voulez, mais lui, mon ami, mon frère, a eu un sourire absolument ravi et un regard débordant de fou rire contenu.
S’il me dit d’un air parfaitement sérieux « qu’il y a des coups de pelle qui se perdent » si jamais certains bipèdes indésirables devaient rôder dans les alentours et mal se comporter, il a un discours nettement plus tendre quand il parle des moustiques.
Visiblement l’épisode vécu avec son fiston Clément au cours duquel ils sont tous deux intervenus dans ma chambre un matin pour me délivrer d’un monstre plein de pattes l’a plutôt amusé. Et le fait que ces bestioles répugnantes me donnent envie de battre tous les records du monde de vitesse ne l’impressionne pas autrement. Je sens que je vais encore vivre un grand moment de solitude!

Pourtant, malgré ces dangers encourus qui me donnent l’impression de mener une existence semblable à celle d’Indiana Jones au coeur de la forêt vierge, cousins ou pas cousins, je suis impatiente de revoir mon Triangle d’Or au grand complet, ma Terre de Sel, et tous ceux que j’aime là-bas.
L’ami de mon bon géant, qui viendra me chercher à l’aéroport, a accepté de me faire un cadeau dont je rêve, sur le chemin du retour.
Un bonheur, ce retour… malgré tout.

Martine Bernier

Adieu, Monsieur de Diesbach…

4 octobre, 2009

Le 21 septembre dernier est décédé le journaliste suisse que j’admirais le plus: Roger de Diesbach. Il n’avait que 65 ans. Il a été le rédacteur en chef de la Liberté, notamment. Je l’admirais pour sa droiture, son éthique, sa vision de notre métier, et son talent de journaliste d’investigation.

Lorsque j’étais à l’Ecole de Journalisme, il est un jour arrivé pour nous donner une cours. Grand, élégant dans sa chemise en jean, un foulard noué autour du cou, chevelure blanche, il était tellement charismatique qu’il a réussi à tenir son auditoire en haleine pendant toute l’après-midi. Et ce n’est pas chose facile quand on a devant soi de jeunes loups fraîchement sortis de belles écoles et convaincus d’être l’élite de l’humanité.

Il a été magnifique et passionnant.

J’ai eu l’occasion de lui parler plusieurs fois par la suite. Je ne faisais pas partie de son armada de journalistes, j’ai juste collaboré ponctuellement avec son journal. Mais j’ai toujours apprécié l’écouter parler. C’était un homme courageux, infiniment respectueux de son métier.
Il disait que la presse devait apporter une transparence indispensable au fonctionnement de la démocratie.
Il disait que la presse ne devait pas perdre sa curiosité, que les journalistes n’ont pas le droit de voir baissé le niveau de nos médias.
Il disait aussi que s’abonner à un journal, écouter une radio ou la TV est un acte politique.
C’était un homme exigeant sur la qualité, très intelligent.

La disparition de Roger de Diesbach est terrible pour le monde de la presse romande qui traverse actuellement l’une des plus graves crise de son histoire. Nous perdons un pionnier, un guide, une conscience. Des gens d’une telle qualité à la fois humaine et professionnelle, dans ce milieu comme ailleurs, je n’en ai pas rencontré beaucoup.

Martine Bernier 

La fin de l’émeraude

3 octobre, 2009

Vous souvenez-vous de l’histoire d’hier, racontée par l’Homme de l’Eau?
Aujourd’hui, il l’a lue telle que je l’ai relatée, et m’a dit:

« C’est bien ainsi, sauf que l’histoire réelle est plus triste.

Je lui ai demandé de m’expliquer, et il m’a raconté la suite…

- Le sarcophage a été endommagé lors de l’essai de sa conservation.
- Il est perdu?
- Je suppose que oui, sauf le bijou. La conservation coûte très cher, et, à l’époque, il y avait peu de crédits pour lui.
- C’est vrai que l’histoire est un peu triste. Mais l’émeraude a survécu!
- Oui. C’est ce qui comptait le plus pour eux.

Qui était celui qui reposait dans le cercueil? On ne le saura jamais.
Comme il a été retrouvé sur le site d’une ancienne abbaye, l’Homme de l’Eau pense qu’il devait s’agir d’un ecclésiastique.
Il y a un côté fascinant dans le passé des lieux et des êtres.
Une part de mystère…
Dans ce cas-ci, il dormira à jamais.

Quant à l’Homme de l’Eau, lui, il est heureux. Son nouveau bateau est arrivé aujourd’hui. Et il me disait ce matin être aussi heureux qu’un enfant le jour de Noël…

Martine Bernier

La main à l’émeraude… et les stages de sieste

2 octobre, 2009

L’Homme de l’Eau m’a appelée aujourd’hui.
Il a toujours cette voix grave, très belle.
Et c’est de cette voix qu’il m’a raconté cette histoire…

Animé par une passion pour l’archéologie, il a participé à de nombreux chantiers de fouilles.
Un jour, avec ses trois acolytes, ils ont trouvé.. un sarcophage en bois.
Il a été ouvert en présence des représentants des Monuments Historiques.
Et là…

De sa voix grave, il m’a dit:
« Nous avons soulevé le couvercle. Le personnage qu’il s’y trouvait était très bien conservé, dans son linceul.
Et tu sais ce qu’il y avait, au doigt sa main gauche?
Une bague sertie d’une émeraude…
Elle avait toujours ses reflets verts…
Ca a été un moment très fort. »

Difficile de faire plus réaliste et cartésien que l’Homme de l’Eau, qui est aussi doué en la matière que le Visiteur des Etoiles.
Mais cette émotion-là, quand il en reparle, on sent qu’elle l’a marquée à vie. J’aime nos conversations.

En début de soirée, mon Visiteur des Etoiles a presque réussi à me faire pleurer de rire.
Il vient de vivre une semaine harassante, et m’expliquait combien il est fatigué.
La conversation nous a entraînés à parler de l’art de la sieste et de ses bienfaits réparateurs.
Et il m’a expliqué qu’il participerait volontiers à un stage de sieste.
Stage de sieste???
J’ai d’abord cru qu’il se moquait de moi, et cela m’a amusée.
Mais non, c’était très sérieux, et cela m’a plus amusée encore.
Il a protesté avec véhémence de sa bonne foi, s’indignant de mes fous rires et du fait que « toi, une journaliste qui a écrit des textes très sérieux sur le sujet, tu mets en doute le fait que l’on puisse organiser des stages pour apprendre à faire la sieste!!!!! »
Il a néanmoins avoué qu’il ne savait pas si cela existait, mais que, si si si, très certainement.
Comme je lui disais que s’il y participait un jour, je mourrais d’envie de l’y accompagner, il a re protesté: « Ah non, alors! Pas question que je t’entende glousser comme une poule pendant que je me concentre! »
J’étais écroulée. Il y avait du rire dans sa voix, même s’il jouait la grande scène du II. C’est comme un jeu entre nous.
Il me touche et m’amuse à la fois.

En cette fin de soirée, je suis soulagée d’un poids énorme. Les médicaments que je donne à Scotty pour fluidifier le sang qui va vers son cerveau font des miracles. Si ce matin elle souffrait toujours beaucoup, cet après-midi elle allait beaucoup mieux. Le vétérinaire m’avait dit que cela pouvait faire des miracles, mais à ce point, je n’osais pas y croire.. Quel bonheur…

Un petit passage sur skype m’a permis de retrouver mon Triangle d’Or, ce soir. Il ne manquait que mon bon géant et Clément. Demain, peut-être?

Martine Bernier

Scotty, bis…

1 octobre, 2009

Parce que j’ai reçu beaucoup de messages privés me demandant des nouvelles de mon chien au look de petit colonel anglais, je remets ces quelques lignes en remerciant tous ceux et celles qui m’ont entourée de leur amitié et de leur gentillesse…

Lorsque je suis arrivée chez le vétérinaire neurologue, ce soir, avec mon amie Sonia, j’étais tétanisée.
Je venais récupérer Scotty après des examens qui allaient me révéler ce qui se passait dans son cerveau.
D’emblée, le vétérinaire m’a accueillie en me disant « je n’ai pas de mauvaises nouvelles ».
J’étais tellement ko que je n’ai pas réalisé…
Il m’a expliqué les clichés de coupes du cerveau et m’a montré un minuscule point qu’il n’arrive pas à identifier. Il pense que cela peut évoluer rapidement, mais en ce moment… elle vit.
Elle a également une sorte de sénilité précoce pour laquelle elle a un traitement qui pourra peut-être l’aider.
Je ne pensais pas qu’un jour je serais presque soulagée que l’on me dise une chose pareille.
Pour moi cela veut dire que je vais pouvoir la garder encore quelques mois peut-être…
Une accalmie, une bulle d’air au moment où j’étouffais…

Mon rapport à l’absence, à la mort a toujours été particulier.
Ces dernières semaines, j’ai encore beaucoup évolué sur ce point.
A force de se battre pour maintenir en vie les êtres fragiles, on finit par s’oublier soi-même.

Cette nuit, j’ai ouvert tout grand l’une de mes fenêtres donnant sur le lac et je regarde miroiter les lumières des villes d’en face, Montreux et Vevey, tandis que, de l’autre côté de la maison, vers la forêt, je vois les étoiles briller.
Je respire.
Après quelques journées harassantes, je respire.
Je ne sais pas combien de temps va durer l’accalmie, mais je respire.

M.B.

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